On croit souvent que le jeûne consiste simplement à se priver de nourriture et de boisson. Mais dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, il engage bien davantage : une discipline du désir, une réforme du temps et une éthique de la parole. Le Coran en donne une expression saisissante avec le ṣawm de Marie, un « jeûne de la parole ». Et un hadith prophétique rappelle avec force qu’un jeûne sans rectitude morale n’est qu’une privation vide.
Le jeûne n’est pas seulement une affaire d’estomac
Vu de l’extérieur, le jeûne paraît simple à définir : ne pas manger, ne pas boire, se priver pendant quelques heures. Cette définition n’est pas fausse, mais elle reste pauvre. Car dans les grandes traditions monothéistes, le jeûne n’est jamais réduit à une mécanique corporelle. Il est un exercice de transformation du sujet.
Jeûner, ce n’est pas seulement affamer le corps. C’est interrompre l’habitude. C’est rompre le flux ordinaire des satisfactions immédiates. C’est introduire dans l’existence une retenue, une conscience accrue de soi. Le jeûne remet en question une illusion très moderne : celle selon laquelle vivre consisterait à satisfaire au plus vite ses besoins, ses envies, ses impulsions.
Or l’être humain n’est pas qu’un organisme à remplir. Il est aussi un être de parole, de désir, de mémoire, de responsabilité.
La leçon des mots : ṣiyām, ṣawm et la retenue
Cette profondeur apparaît dès que l’on prête attention aux mots.
Dans le Coran, le terme habituel pour désigner le jeûne prescrit est ṣiyām — notamment au verset : « Ô vous qui croyez, on vous a prescrit le ṣiyām comme on l’a prescrit à ceux qui vous ont précédés, afin que vous atteigniez la taqwā » (II, 183). Le jeûne y est présenté comme une prescription, mais surtout comme un chemin vers la vigilance spirituelle et morale que désigne ce terme.
Mais le Coran emploie aussi un autre mot issu de la même racine : ṣawm.
Et c’est là que le texte devient particulièrement éclairant. Dans la sourate Maryam (XIX, 26), lorsque Marie vient d’enfanter et qu’elle doit affronter avec son nouveau-né les regards et les accusations, elle dit : « J’ai voué au Tout-Miséricordieux un ṣawm ; aujourd’hui, je ne parlerai à aucun être humain. »
Ici, le jeûne n’est pas alimentaire. Il est verbal. Il est silence volontaire, suspension de la parole. La racine arabe Ṣ-W-M renvoie, dans son sens fondamental, à l’idée d’abstention, de retenue, de cessation volontaire — ce que les lexicographes arabes classiques, d’al-Khalīl ibn Aḥmad (†791) à Ibn Manẓūr dans son Lisān al-ʿarab, ont bien mis en évidence. Avant même d’être le nom technique d’un rite, elle désigne un mouvement plus essentiel : s’arrêter, ne pas céder à l’immédiat. Le ṣawm de Marie rappelle ainsi que le jeûne, dans son horizon le plus profond, ne concerne pas seulement ce qui entre dans la bouche, mais aussi ce qui en sort.
Marie ou le jeûne de la parole
Le ṣawm de Marie est l’un des passages les plus subtils du Coran sur la nature du jeûne. Marie ne répond pas. Elle ne se défend pas immédiatement.
Elle suspend la parole au moment précis où toute situation humaine pousserait à expliquer, à se justifier.
Ce silence n’a rien d’un vide. Il est au contraire un geste spirituel d’une intensité rare : un retrait de l’ego, un consentement à laisser la vérité se manifester autrement que par l’agitation du langage. Dans cette scène, le jeûne prend une dimension intérieure très haute. Il devient maîtrise du verbe. Car il est parfois plus facile de s’abstenir de pain quelques heures que de retenir un mot de colère, une médisance, une réplique blessante.
Le hadith qui déplace tout
Cette intuition coranique est confirmée par la tradition prophétique.
Un hadith rapporté par al-Bukhārī (Ṣaḥīḥ, livre du jeûne, n° 1903) affirme : « Celui qui ne cesse pas de proférer le mensonge et d’agir selon le mensonge,
Dieu n’a nul besoin qu’il délaisse sa nourriture et sa boisson. »
La formule est d’une grande rigueur. Elle ne relativise pas le jeûne rituel ; elle en révèle le sens. Ce que Dieu attend n’est pas seulement une privation matérielle, mais une rectitude morale. L’abstinence du corps n’a aucune valeur si la langue continue de mentir, de médire, d’humilier. C’est là que se joue la différence entre un jeûne vivant et un jeûne mort.
Le premier transforme l’homme. Le second se contente de le fatiguer.
Carême et Yom Kippour : d’autres grammaires du manque
Le christianisme et le judaïsme connaissent eux aussi cette profondeur morale. Le Carême chrétien procède d’une intuition voisine : le jeûne n’a de sens que s’il sert une conversion. Dès le IVe siècle, Jean Chrysostome l’affirmait avec force dans ses Homélies sur les Statues : « Le vrai jeûne, c’est l’éloignement du mal, la maîtrise de la langue, la suppression de la colère, l’éloignement des désirs, de la médisance, du mensonge et du parjure. » Dans cette tradition, le jeûne est ordinairement associé à la prière et à l’aumône — triade héritée de la spiritualité du Second Temple et que reprend explicitement le sermon sur la montagne (Mt 6, 1-18).
Le judaïsme, de son côté, connaît plusieurs jeûnes, dont le plus solennel est Yom Kippour. Le livre d’Isaïe en offre une critique prophétique décisive : « Est-ce là le jeûne que j’agrée ? […] N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je veux : défaire les liens injustes, délier les jougs, renvoyer libres les opprimés ? » (Is 58, 5-6). La mishna Yoma (VIII, 9) précise que Yom Kippour n’efface pas les fautes commises envers autrui tant que la réconciliation n’a pas eu lieu.
L’enjeu n’est pas de souffrir pour souffrir, mais de revenir à la vérité morale.
Jeûner, c’est aussi réformer sa langue
Le point commun le plus profond entre ces expériences religieuses est peut-être là : le jeûne n’est accompli que s’il atteint la parole. On peut s’abstenir de boire tout en laissant libre cours à la médisance. On peut avoir faim tout le jour et continuer à blesser par le langage.
La parole est, en réalité, le lieu le plus difficile de l’ascèse. Elle engage l’ego, l’impulsion, la colère, le besoin d’avoir raison. Jeûner de la parole ne signifie pas se murer dans le silence ; cela signifie apprendre à ne pas tout dire, à ne pas réagir à tout, à ne pas faire du langage l’instrument immédiat de ses passions.
Une pratique ancienne pour un monde saturé
Le jeûne pourrait sembler archaïque dans des sociétés dominées par la consommation et l’expression permanente de soi. Il est en réalité d’une étonnante actualité. Nous vivons dans un monde où tout pousse à l’immédiat : satisfaction immédiate, indignation immédiate, commentaire immédiat.
Le jeûne introduit une résistance à cette logique.
Il dit à l’homme contemporain : tout ce qui peut être pris ne doit pas l’être aussitôt. Et tout ce qui peut être dit ne mérite pas forcément d’être prononcé.
Ramadan, Carême, Yom Kippour : ces noms renvoient à des histoires et à des théologies singulières. Mais ils se rejoignent sur un point essentiel — que la tradition islamique formule dans le concept de taqwā, la chrétienne dans celui de compunctio, la juive dans celui de teshuvah : l’homme ne vit pas seulement de ce qu’il consomme. Il vit aussi de ce qu’il apprend à retenir.
Retenir un geste. Retenir une colère. Retenir un mot : Peut-être est-ce là, au fond, la plus haute leçon du jeûne : nous ne devenons pas plus humains en remplissant sans cesse notre vie, mais en découvrant ce que le manque, parfois, peut y révéler.



