
“... Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que le Coran cherche à dire en installant Marie au cœur de son récit prophétique ?…
Ce qu’il fait avec Marie n’est ni un simple écho chrétien, ni une concession au contexte de l’Arabie tardive : c’est une reconfiguration profonde de ce que signifie être femme dans l’économie du divin, mais aussi de ce que signifie être croyant.”
Le Coran accorde à Marie (Maryam) un statut absolument singulier. Elle est la seule femme nommée dans tout le texte ; elle donne son nom à une sourate entière ; elle est évoquée dix fois plus que dans le Nouveau Testament ; et surtout, elle est l’objet d’un dialogue direct avec Dieu, avec les anges, et avec la Révélation elle-même. Aucune autre figure féminine n’occupe un espace comparable, ni Ḫadīǧa, ni Fāṭima, ni Sarah, ni même la mère de Moïse, pourtant centrale dans l’économie théologique du salut. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que le Coran cherche à dire en installant Marie au cœur de son récit prophétique ?
Pour répondre, il faut prendre au sérieux la logique interne du texte. Le Coran n’est pas un récit chronologique, ni une suite d’histoires exemplaires. Il sélectionne, redistribue, transforme. Et ce qu’il fait avec Marie n’est ni un simple écho chrétien, ni une concession au contexte de l’Arabie tardive : c’est une reconfiguration profonde de ce que signifie être femme dans l’économie du divin, mais aussi de ce que signifie être croyant.
“Ce qui surprend ensuite dans l’économie coranique, c’est que Marie devient la femme avec qui la Révélation entretient le dialogue le plus dense. Les anges lui parlent, la rassurent, l’annoncent, la guident …”
La première singularité se situe dans la naissance même de Marie. La sourate Āl ʿImrān raconte la prière de sa mère : « Seigneur, je T’ai voué ce qui est dans mon sein pour qu’il Te soit consacré » (3:35). Le geste n’est pas anodin : la consécration (taḥrīr) est un acte réservé aux garçons dans le judaïsme du Second Temple, destiné au service du sanctuaire. Le Coran renverse ici un ordre établi. Lorsque la mère découvre que l’enfant est une fille, elle dit : « Ce n’est pas un garçon » ; la réponse divine corrige : « Dieu sait mieux ce qu’elle a enfanté » (3:36). Le texte opère donc une première rectification : la vocation spirituelle n’est pas limitée par le genre. Marie naît dans un contexte où la possibilité même d’une consécration féminine est inimaginable ; le Coran la pose d’emblée comme exception théologique.
La seconde singularité tient au fait que Marie reçoit une éducation spirituelle qui, dans la tradition juive, est réservée aux prophètes : « Son Seigneur l’accueillit d’un bel accueil, la fit grandir par un bel accroissement, et Zacharie la prit en charge » (3:37). Les commentateurs anciens comme al-Ṭabarī et al-Rāzī notent que les termes utilisés — qabūl ḥasan, nabat ḥasan — sont associés, dans le Coran, aux prophètes. L’idée d’une croissance protégée, accompagnée par la Providence, n’est attribuée qu’à deux figures : Jean-Baptiste (Yahyā) et Marie. Les deux sont associés à la pureté, au retrait, à l’élection. Le parallèle est délibéré.
Ce qui surprend ensuite dans l’économie coranique, c’est que Marie devient la femme avec qui la Révélation entretient le dialogue le plus dense. Les anges lui parlent, la rassurent, l’annoncent, la guident : « Ô Marie, Dieu t’a élue, t’a purifiée, t’a élue au-dessus des femmes des mondes » (3:42). Cette formule — inna Allāha iṣṭafāki — est employée pour Abraham, pour Adam, pour Noé. Le verbe ṣafā renvoie à l’élection prophétique. Les exégètes ont débattu pendant des siècles de la question de savoir si Marie doit être considérée comme une prophétesse (nabiyya). La majorité sunnite l’a refusé, non par cohérence scripturaire, mais pour maintenir une distinction juridico-théologique entre prophétie et sainteté. Mais de nombreuses autorités anciennes (al-Ṭabarī, Ibn Ḥazm, ou encore al-Qurṭubī dans une opinion minoritaire) ont défendu la possibilité d’une prophétie féminine. Le Coran, lui, laisse la question ouverte, mais lui attribue des fonctions que seule la sphère prophétique possède : recevoir un message, le comprendre, en être transformée.
“Et comme Abraham, elle reçoit une réponse qui atteste non pas d’une soumission aveugle, mais d’une intelligence croyante. Cette intelligence s’approfondit lorsque vient le moment de la naissance ... Aucun autre personnage féminin n’est ainsi adressé dans le Coran. Le moment le plus intime, le plus vulnérable, devient un acte de révélation ... l’expérience spirituelle peut surgir dans l’espace féminin, sans médiation masculine. “
La troisième singularité est narrative : le Coran fait parler Marie plus qu’il ne fait parler la plupart des prophètes. Elle s’étonne, elle questionne, elle dialogue : « Comment aurais-je un enfant alors qu’aucun homme ne m’a touchée ? » (3:47). Cette protestation, qui n’apparaît pas dans les évangiles de Matthieu et de Luc sous cette forme, devient dans le Coran le cœur du récit : Marie n’est pas un simple réceptacle du miracle, elle en est l’interlocutrice. Elle demande, interroge, s’oppose même implicitement à l’événement. Comme Abraham questionne Dieu sur la résurrection (2:260), Marie questionne le miracle de la naissance virginale. Et comme Abraham, elle reçoit une réponse qui atteste non pas d’une soumission aveugle, mais d’une intelligence croyante.
Cette intelligence s’approfondit lorsque vient le moment de la naissance. Alors qu’elle souffre, seule, le Coran rapporte : « Elle se retira en un lieu éloigné » (19:22). L’accouchement devient un lieu de théophanie : une voix l’appelle de dessous d’elle — les exégètes divergent : s’agit-il de Gabriel ? de Jésus lui-même ? — pour lui dire : « Ne t’attriste pas » (19:24). Aucun autre personnage féminin n’est ainsi adressé dans le Coran. Le moment le plus intime, le plus vulnérable, devient un acte de révélation. Il n’y a pas ici de privatisation du religieux, mais au contraire une affirmation : l’expérience spirituelle peut surgir dans l’espace féminin, sans médiation masculine. C’est en cela que l’histoire de Marie ne peut être lue comme une simple répétition christologique : c’est un geste théologique autonome.
Enfin, Marie représente dans le Coran la figure féminine la plus universelle. Elle n’appartient pas à un peuple particulier, elle n’est jamais associée à une tribu arabe ou juive, elle ne renvoie à aucun lignage conflictuel. Alors que Sarah est liée à Isaac, Agar à Ismaël, la mère de Moïse au destin d’Israël, Marie traverse les frontières. Elle parle à tous parce qu’elle ne symbolise pas une identité, mais une disposition spirituelle : la confiance totale, la réceptivité au « souffle » (rūḥ), l’épreuve transfigurée en louange. C’est cette dimension qui a conduit des auteurs modernes — de Raymond Brown à Tarif Khalidi — à considérer que le Coran fait de Marie un « modèle abrahamique féminin », combinaison rare de pureté, de solitude, d’élection et de parole.
“Si le Coran dialogue avec Marie plus qu’avec toute autre femme, c’est donc parce qu’elle est le miroir d’une théologie de la disponibilité … C’est peut-être cela, au fond, qui fait de Marie une figure centrale : elle est la femme à qui Dieu parle pour montrer que la foi n’est jamais un héritage passif, mais un dialogue.”
Si le Coran dialogue avec Marie plus qu’avec toute autre femme, c’est donc parce qu’elle est le miroir d’une théologie de la disponibilité. Elle incarne le moment où la Révélation rencontre la vulnérabilité humaine, où le féminin devient espace de théophanie, où l’histoire religieuse cesse d’être une histoire masculine. Elle est, littéralement, « celle que Dieu élit », non pour être mère du Christ seulement, mais pour devenir l’un des visages de la foi dans le texte qui affirme la continuité des traditions abrahamiques tout en les reformulant.
Le Coran ne donne pas à Marie un rôle secondaire ; il en fait une figure herméneutique. À travers elle, le texte montre ce qu’est la vraie disponibilité au divin : élever une objection, entendre une réponse, accueillir une épreuve, et laisser Dieu ouvrir dans la vie humaine un espace d’inattendu. C’est peut-être cela, au fond, qui fait de Marie une figure centrale : elle est la femme à qui Dieu parle pour montrer que la foi n’est jamais un héritage passif, mais un dialogue.


