“Le concept de taqiyya, souvent invoqué dans ces débats, désigne la possibilité de dissimuler sa foi en cas de danger vital. Né dans des contextes historiques de persécution, il n’a jamais été conçu comme un principe de tromperie généralisée. Comprendre ce décalage entre la réalité doctrinale et les usages contemporains du terme est essentiel pour sortir du cercle vicieux où islamistes et islamophobes se renforcent mutuellement.”
Parmi les accusations fréquemment dirigées contre l’islam figure l’idée selon laquelle les musulmans auraient pour « devoir sacré » de mentir aux non-musulmans afin de mieux les tromper et, à terme, de les dominer. Cette affirmation, régulièrement relayée par certains polémistes ou mouvements islamophobes, est aussi paradoxalement reprise par des idéologues islamistes qui y trouvent une justification commode de leurs stratégies clandestines.
La force de ce discours tient à sa simplicité : il suffirait de postuler que l’islam autorise le mensonge pour soupçonner chaque musulman de duplicité. La confiance se trouve alors minée, et l’espace de dialogue réduit. Pourtant, une lecture islamologique des sources – Coran, hadiths, exégèse et jurisprudence – montre que cette accusation repose sur un contresens. L’islam, comme d’autres religions, condamne fermement le mensonge (kaḏib), sauf dans des cas très spécifiques liés à la contrainte et à la survie.
Le concept de taqiyya, souvent invoqué dans ces débats, désigne la possibilité de dissimuler sa foi en cas de danger vital. Né dans des contextes historiques de persécution, il n’a jamais été conçu comme un principe de tromperie généralisée. Comprendre ce décalage entre la réalité doctrinale et les usages contemporains du terme est essentiel pour sortir du cercle vicieux où islamistes et islamophobes se renforcent mutuellement.
“Ainsi, dès les sources, on distingue clairement entre l’interdit général du mensonge et l’exception très étroite de la dissimulation sous la contrainte. La taqiyya n’est pas une autorisation permanente, mais un dispositif de survie face à la persécution.”
Aux sources du texte : Coran et hadiths
La taqiyya trouve son ancrage dans deux versets coraniques majeurs.
Sourate 16, verset 106 : « Quiconque a renié Allah après avoir cru… sauf celui qui y a été contraint tandis que son cœur demeure plein de foi. » Ce verset fut révélé, selon la tradition, après que le compagnon ʿAmmār b. Yāsir eut été forcé de renier sa foi sous la torture des Qurayshites. La révélation précise que seule la contrainte extrême, où la vie est en jeu, peut justifier une parole de reniement, et encore à condition que la foi intérieure demeure intacte.
Sourate 3, verset 28 : « Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles au lieu des croyants – à moins que vous ne cherchiez à vous en prévenir (tattaqū minhum tuqāt). » Ici, l’idée de prévention (wiqāya) est centrale : il s’agit de se prémunir dans un contexte hostile, non de pratiquer la tromperie de manière structurelle.
La tradition prophétique confirme ce cadre restreint. Un hadith rapporté par al-Tirmiḏi mentionne que « le mensonge n’est permis que dans trois cas : dans la guerre, pour réconcilier deux personnes, et dans la relation conjugale » (où il s’agit d’adoucir les paroles). Dans tous les autres cas, le mensonge est assimilé à un péché majeur, condamné par le Prophète comme la première « marque de l’hypocrite » (munāfiq).
Ainsi, dès les sources, on distingue clairement entre l’interdit général du mensonge et l’exception très étroite de la dissimulation sous la contrainte. La taqiyya n’est pas une autorisation permanente, mais un dispositif de survie face à la persécution.
La taqiyya dans l’histoire islamique
Le chiisme : un usage central lié à la minorité persécutée
C’est dans le chiisme que la notion de taqiyya s’est le plus développée. Dès les premiers siècles, les partisans de la famille du Prophète (ahl al-bayt) furent confrontés à la domination politique des Omeyyades puis des Abbassides. Souvent minoritaires et persécutés, ils recoururent à la dissimulation pour protéger leurs vies et préserver leur communauté.
Al-Kulaynī (m. 941), dans son recueil majeur al-Kāfī, rapporte de nombreux hadiths imâmites qui recommandent la taqiyya. L’un d’eux, attribué à Ǧaʿfar al-Ṣādiq (m. 765), affirme : « La taqiyya est ma religion et celle de mes ancêtres. » Ce propos, largement commenté, souligne la centralité du principe dans une communauté contrainte de se protéger.
Le grand théologien chiite al-Mufīd (m. 1022) justifie la taqiyya comme une obligation (wāǧib) dans certains cas, notamment lorsque la vie est menacée. Plus tard, al-Ṭūsī (m. 1067) systématise la doctrine, précisant les conditions où la dissimulation est permise. Il ne s’agit pas d’un mensonge gratuit, mais d’une stratégie de survie religieuse, conçue pour assurer la continuité d’une minorité persécutée.
“…Dans le sunnisme, la taqiyya n’a jamais occupé la même place centrale que dans le chiisme. Elle reste une permission ponctuelle, encadrée par le principe de nécessité (darūra).”
Le sunnisme : une présence marginale et circonstanciée
Dans l’islam sunnite, la taqiyya existe mais reste beaucoup plus marginale. Les oulémas reconnaissent que le croyant peut cacher sa foi en cas de danger extrême, sur la base des versets cités plus haut. Mais ils insistent sur le caractère exceptionnel de cette permission.
Al-Ġazālī (m. 1111), dans son Ihyāʾ ʿulūm al-dīn, mentionne que la dissimulation est licite lorsqu’il y a crainte pour la vie, mais il recommande la patience et le sacrifice comme voie préférable. Ibn Taymiyya (m. 1328), pourtant hostile au chiisme, reconnaît lui aussi la légitimité de la taqiyya dans des situations de contrainte extrême, mais il la limite strictement et en condamne tout usage stratégique.
Al-Nawawī (m. 1277), grand commentateur du hadith, précise dans son Šarḥ Muslim que si le croyant est contraint de prononcer une parole de mécréance pour sauver sa vie, cela ne lui est pas reproché, mais qu’il est plus méritoire d’endurer sans renier.
Ainsi, dans le sunnisme, la taqiyya n’a jamais occupé la même place centrale que dans le chiisme. Elle reste une permission ponctuelle, encadrée par le principe de nécessité (darūra).
Distinctions conceptuelles
Il convient de distinguer la taqiyya d’autres notions proches mais différentes :
Kitmān : la dissimulation partielle d’une information, par omission ou silence, sans nécessairement mentir.
Murūna : la souplesse ou l’adaptation aux circonstances, qui relève davantage de l’éthique que du droit.
Mudārāt : la bienséance dans le rapport à autrui, qui peut amener à modérer ses paroles sans les falsifier.
Ces distinctions montrent que la tradition islamique n’a pas élevé le mensonge à la dignité de stratégie religieuse, mais qu’elle a plutôt multiplié les nuances pour penser les situations de contrainte et de survie.
“… La taqiyya est tolérée uniquement dans le cas de la contrainte extrême. Elle n’est jamais conçue comme un outil permanent de ruse ou de tromperie vis-à-vis des non-musulmans.”
Débats entre oulémas : entre contrainte et dérives
Les juristes médiévaux : autorisation restreinte
Les grands juristes classiques, toutes écoles confondues, reconnaissent l’existence de la taqiyya mais l’encadrent strictement.
Ibn Qudāma al-Maqdisī (m. 1223), dans son manuel hanbalite al-Muġnī, admet la dissimulation en cas de menace vitale, mais insiste : « Celui qui choisit la patience et accepte le martyre atteint un degré plus élevé auprès de Dieu. »
Al-Ġazālī (m. 1111) considère que mentir est en principe un péché grave, mais qu’il peut devenir licite, voire obligatoire, pour préserver la vie d’un musulman ou pour éviter un mal supérieur. Il distingue cependant entre le kaḏib (mensonge actif) et le simple silence, toujours préférable.
Ibn Taymiyya (m. 1328), connu pour sa sévérité doctrinale, admet lui aussi la dissimulation sous contrainte (ikrāh). Toutefois, il condamne fermement toute utilisation politique ou stratégique du mensonge, accusant certains chiites d’avoir abusé de ce principe.
Ces positions montrent un consensus : la taqiyya est tolérée uniquement dans le cas de la contrainte extrême. Elle n’est jamais conçue comme un outil permanent de ruse ou de tromperie vis-à-vis des non-musulmans.
Les débats contemporains
Au XXe siècle, les penseurs musulmans ont dû répondre aux accusations d’« islam du double langage » popularisées en Occident et parfois reprises par les islamistes eux-mêmes.
Yūsuf al-Qaradāwī (m. 2022), figure des Frères musulmans, rappelle que le mensonge reste un interdit majeur, et que la taqiyya ne peut s’appliquer qu’à des cas rarissimes de menace vitale. Il condamne son instrumentalisation politique.
ʿAlī Gomaa, ancien grand mufti d’Égypte, insiste sur le fait que la taqiyya ne saurait en aucun cas justifier la duplicité dans les relations sociales ou diplomatiques. Pour lui, brandir cet argument est une manipulation des radicaux et de leurs adversaires.
À l’inverse, certains penseurs salafistes ont utilisé l’accusation de taqiyya pour discréditer les chiites, renforçant ainsi la fracture confessionnelle dans le monde musulman.
“…Un glissement s’opère : d’un principe de survie individuelle en situation de persécution, on passe à un outil de guerre idéologique et militaire. Ce dévoiement explique pourquoi la notion de taqiyya est devenue centrale dans les débats contemporains sur l’islam et l’islamisme.”
L’appropriation islamiste radicale
Les groupes djihadistes contemporains, tels qu’Al-Qaïda ou l’État islamique, se sont appuyés sur une relecture stratégique du concept. Dans leurs manuels de clandestinité, la taqiyya est invoquée pour justifier le mensonge aux « infidèles » comme une arme dans la « guerre sainte ». Cette instrumentalisation déforme radicalement le sens originel, transformant une exception ponctuelle en stratégie globale.
Ainsi, un glissement s’opère : d’un principe de survie individuelle en situation de persécution, on passe à un outil de guerre idéologique et militaire. Ce dévoiement explique pourquoi la notion de taqiyya est devenue centrale dans les débats contemporains sur l’islam et l’islamisme.
Instrumentalisations modernes : quand les extrêmes se rejoignent
Les jihadistes et la stratégie de la dissimulation
À l’époque contemporaine, les groupes djihadistes ont fait de la taqiyya un instrument stratégique. Al-Qaïda, puis l’État islamique, ont encouragé leurs militants à se fondre dans la société, à adopter les codes de l’Occident, et à dissimuler leurs convictions afin de mieux préparer des attaques. Dans plusieurs manuels saisis par les services de renseignement, la taqiyya est explicitement mentionnée comme un outil de « guerre asymétrique ».
Ainsi, un principe religieux pensé pour protéger des minorités vulnérables se trouve détourné en arme idéologique pour légitimer la duplicité et l’infiltration. Abū Bakr al-Baġdādī lui-même aurait justifié l’usage de la taqiyya pour autoriser ses partisans à tromper leurs voisins ou leurs employeurs non musulmans, tant que cela servait le projet du califat.
Les milieux islamophobes : la rhétorique du double langage
En miroir, certains discours islamophobes, particulièrement en Occident, reprennent le concept de taqiyya pour affirmer que « les musulmans mentent par essence ». Selon cette logique, toute parole apaisante d’un musulman serait suspecte, car relevant d’un double langage destiné à cacher un projet de conquête.
Cette vision a été popularisée dans les années 2000 par des auteurs comme Robert Spencer ou Bat Ye’or, et relayée par certains mouvements politiques d’extrême droite. Elle conduit à une suspicion généralisée : tout musulman devient un potentiel « infiltré », incapable de loyauté envers son pays d’accueil.
Une convergence paradoxale
Ce qui frappe, c’est que ces deux discours – djihadiste et islamophobe – s’alimentent mutuellement. Les islamistes trouvent une justification commode dans le recours à la dissimulation, tandis que les islamophobes brandissent la taqiyya comme preuve que les musulmans ne sont jamais fiables.
Dans les deux cas, la complexité du concept est effacée, son ancrage historique ignoré, et son sens réduit à une caricature : celle du mensonge érigé en norme. Les grands courants musulmans qui insistent sur l’interdit du mensonge et sur l’éthique de la vérité sont invisibilisés dans ce débat polarisé.
Comparaisons : judaïsme, christianisme et survie religieuse
Le judaïsme et le principe de pikuach nefesh
Dans la tradition juive, la préservation de la vie (pikuach nefesh) prime sur presque toutes les autres obligations religieuses. Lorsqu’un Juif est menacé de mort, il lui est permis de transgresser des commandements, y compris celui de dire la vérité, afin de survivre.
Les persécutions de l’Antiquité et du Moyen Âge ont conduit de nombreux Juifs à dissimuler leur identité religieuse. Les « marranes » ou « conversos » d’Espagne et du Portugal, qui pratiquaient le judaïsme en secret après les conversions forcées du XVe siècle, en sont un exemple marquant.
Le christianisme et les crypto-chrétiens
Le christianisme primitif a également connu des situations de dissimulation. Sous l’Empire romain, avant la conversion de Constantin, les chrétiens étaient parfois contraints de cacher leur foi pour échapper à la persécution.
Plus tard, au Japon du XVIIe siècle, les kakure kirishitan (« chrétiens cachés ») ont pratiqué leur religion en secret pendant plus de deux siècles, tout en affichant publiquement une conformité aux rites bouddhistes ou shintoïstes.
Ces exemples montrent que la tension entre fidélité à la foi et survie dans un contexte hostile traverse l’histoire des religions.
“La taqiyya illustre à quel point un concept juridique ponctuel peut être transformé en symbole polémique. Conçue à l’origine comme une mesure de survie pour des minorités persécutées, elle a été dévoyée par les islamistes en instrument de guerre idéologique, et par leurs adversaires en « preuve » de l’impossibilité de faire confiance à l’islam.”
Une problématique universelle
La comparaison souligne que la taqiyya n’est ni une invention spécifiquement islamique ni une stratégie systématique de tromperie. Elle s’inscrit dans une problématique universelle : comment rester fidèle à sa foi lorsqu’on est confronté à la contrainte ou au danger de mort ?
Dans toutes les traditions, cette question a suscité des débats : faut-il préférer le martyre à la dissimulation ? Peut-on feindre extérieurement l’abjuration pour préserver l’essentiel, c’est-à-dire la foi intérieure ? L’islam, le judaïsme et le christianisme apportent chacun des réponses nuancées, mais convergent sur un point : la dissimulation n’est tolérée qu’en cas d’extrême nécessité.
La taqiyya illustre à quel point un concept juridique ponctuel peut être transformé en symbole polémique. Conçue à l’origine comme une mesure de survie pour des minorités persécutées, elle a été dévoyée par les islamistes en instrument de guerre idéologique, et par leurs adversaires en « preuve » de l’impossibilité de faire confiance à l’islam.
L’islamologie, en réintroduisant le contexte des textes et des traditions, permet de déconstruire ces caricatures. Elle rappelle que, dans l’écrasante majorité des cas, l’islam condamne le mensonge et valorise la vérité. Elle souligne aussi que la question de la dissimulation sous contrainte traverse toutes les religions, et ne saurait être utilisée pour stigmatiser une foi en particulier.
Enfin, elle met en lumière un enjeu contemporain essentiel : la bataille des définitions. Ne pas laisser les islamistes imposer leur lecture de l’islam, c’est aussi empêcher que cette lecture devienne la seule visible aux yeux du monde.
Amir-Moezzi, Mohammad Ali. Le chiisme, fondements et doctrines. Paris : Fayard, 2007.
Amir-Moezzi, Mohammad Ali. The Divine Guide in Early Shiʿism. Albany: SUNY Press, 1994.
Brown, Jonathan. Misquoting Muhammad: The Challenge and Choices of Interpreting the Prophet’s Legacy. London: Oneworld, 2014.
Chabbi, Jacqueline. Les trois piliers de l’islam : lecture anthropologique du Coran. Paris : Seuil, 2016 (utile sur le contexte coranique).
Cook, David. Understanding Jihad. Berkeley: University of California Press, 2005 (pour l’usage jihadiste de la taqiyya).
Kepel, Gilles. Jihad : expansion et déclin de l’islamisme. Paris : Gallimard, 2000 (pour le rapport entre islamisme et usage idéologique).
Knysh, Alexander. Islamic Mysticism: A Short History. Leiden: Brill, 2000 (utile pour la question de la dissimulation soufie).
Kohlberg, Etan. Belief and Law in Imāmī Shīʿism. Aldershot: Variorum, 1991.
Mervin, Sabrina. Le chiisme en Occident. Paris : Karthala, 2010.



