Crédit photo : White House photo by Eric Draper
“…Des familles juives, principalement venues d’Irak et d’Iran, s’installèrent dans l’archipel, attirées par la stabilité relative du territoire, son dynamisme commercial et une tolérance religieuse…”
En 2008, la nomination de Houda Ezra Ebrahim Nonoo comme ambassadrice du royaume de Bahreïn auprès des États-Unis surprit bien au-delà des cercles diplomatiques. Issue d’une famille juive installée depuis plusieurs générations dans le royaume, elle devenait la première femme juive à représenter officiellement un État arabe. Ce geste, à forte portée symbolique, relança une série de questions refoulées : y avait-il des Juifs à Bahreïn ? Comment y étaient-ils arrivés ? Quelle fut leur place dans cette société majoritairement musulmane ? Et pourquoi cette reconnaissance surgissait-elle précisément à ce moment-là ?
Une histoire refoulée, un passé réactivé
La communauté juive de Bahreïn est parmi les plus anciennes de la péninsule Arabique. Dès la fin du XIXe siècle, des familles juives, principalement venues d’Irak et d’Iran, s’installèrent dans l’archipel, attirées par la stabilité relative du territoire, son dynamisme commercial et une tolérance religieuse qui, bien que tacite, permettait l’exercice de certaines pratiques communautaires.
Ils s’installèrent principalement à Manama, capitale du royaume, et s’insérèrent dans le tissu économique local : tailleurs, bijoutiers, commerçants, changeurs, enseignants ou encore professionnels de santé. À son apogée, leur nombre oscillait entre 800 et 1300 personnes. Mais la création de l’État d’Israël en 1948, suivie de manifestations hostiles dans plusieurs pays arabes, marqua un tournant. À Bahreïn, la synagogue fut saccagée, les tensions s’exacerbèrent et une grande partie de la communauté choisit l’exil. Ceux qui partirent le firent souvent pour l’Europe, les États-Unis ou Israël. Ceux qui restèrent adoptèrent un profil bas, et la communauté juive de Bahreïn fut réduite à l’état de survivance symbolique. Aujourd’hui, la communauté juive de Bahreïn compte environ 36 à 50 personnes.
Ce passé, longtemps occulté dans le récit national, a été récemment exhumé grâce à deux ouvrages remarqués. Le premier, Les Juifs de Bahreïn : cent ans de silence, du poète et chercheur bahreïni Ali Al-Jallawi, s’appuie sur une vaste collecte de témoignages pour retracer la présence juive dans le royaume entre 1900 et 2005. Le second, From Our Beginning to Present Day, est signé par Nancy Eli Khedouri, membre elle-même de la communauté et membre de Majliss al-Shura, chambre haute de l’Assemblée nationale de Bahreïn. Il offre un récit plus personnel, parfois intimiste, de la vie quotidienne, des métiers, des pratiques religieuses et des interactions sociales des Juifs bahreïniens.
“Les Juifs bahreïniens parlaient arabe, participaient aux fêtes nationales, respectaient les traditions locales et entretenaient des relations cordiales avec leurs voisins musulmans.“
Une coexistence réelle, souvent silencieuse
Ces deux récits convergent pour souligner l’intégration de cette communauté dans la société locale. Les Juifs bahreïniens parlaient arabe, participaient aux fêtes nationales, respectaient les traditions locales et entretenaient des relations cordiales avec leurs voisins musulmans. Les noms de familles comme Nonoo, Khedouri, Soory, Rubin, ou Yadgar rappellent une époque où la coexistence ne faisait pas encore l’objet d’un récit nostalgique.
La vie communautaire était organisée autour de la synagogue de Manama, d’un cimetière juif encore visible aujourd’hui, et de petites écoles hébraïques tenues dans des maisons privées. Mais les violences de 1948 accélérèrent le déclin : saccage de la synagogue, départs massifs, disparition progressive des institutions communautaires. Certaines familles furent protégées par leurs voisins musulmans ; d’autres partirent en toute discrétion, emportant avec elles une mémoire qui mit des décennies à refaire surface. La synagogue de la rue Saʿsaʿa, dans la vieille ville de Manama, n’abrite plus d’office religieux.
Parmi les figures marquantes de cette histoire, on retrouve Huda Nonoo, descendante d’une famille irako-bahreïnie qui avait fait fortune dans la finance et la bijouterie, ou encore Flora Jan, sage-femme d’origine turque formée en Irak, connue sous le nom d’« Oum Jan ». Les hommes de la communauté tenaient des commerces, produisaient des disques de musique populaire ou encore œuvraient au sein de la municipalité.
Un geste diplomatique à décrypter
Dans ce contexte, la nomination d’une femme juive au poste d’ambassadrice à Washington prend une dimension multiple. D’abord, elle constitue un geste interne fort : celui d’un État qui cherche à afficher son pluralisme et à reconnaître ses minorités historiques. Ensuite, elle s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large : dès les années 2000, les monarchies du Golfe, et notamment Bahreïn, amorcent un lent processus de rapprochement avec Israël, bien avant la signature des Accords d’Abraham en 2020.
Le royaume ne cache pas sa volonté de se positionner comme une vitrine de tolérance religieuse dans la région. Il revendique un modèle d’inclusion, dans lequel les minorités non musulmanes peuvent participer à la vie politique et occuper des fonctions symboliques. En 2005, un représentant de la communauté juive avait déjà été nommé au Conseil consultatif. La nomination de Houda Nonoo, trois ans plus tard, s’inscrivait dans cette dynamique, avec une portée bien plus visible sur la scène internationale.
Ce geste, cependant, ne doit pas être réduit à un simple calcul diplomatique. Il témoigne d’une transformation profonde de la manière dont les États du Golfe souhaitent gérer leur mémoire collective. Après des décennies de refoulement de certaines histoires — juives, chrétiennes, chiites ou étrangères —, on assiste à une réactivation de ces héritages pour appuyer une diplomatie fondée sur la reconnaissance mutuelle et le soft power.
“À l’heure où les fractures s’approfondissent dans la région, et où le vivre-ensemble semble parfois relégué aux incantations diplomatiques, l’histoire oubliée puis retrouvée des Juifs de Bahreïn résonne comme une invitation : celle de penser la pluralité comme une richesse, et la mémoire comme un outil de diplomatie.”
Une mémoire pour aujourd’hui
Le retour du récit juif dans la mémoire publique de Bahreïn ne concerne pas uniquement le passé. Il interroge l’avenir. Car il pose des questions fondamentales pour l’ensemble des sociétés arabes : peut-on articuler mémoire nationale et pluralité religieuse ? Comment concilier solidarité avec la cause palestinienne et reconnaissance des communautés juives historiques ? Peut-on envisager des formes de normalisation politique qui ne sacrifient pas la complexité des mémoires ?
À Bahreïn, la réhabilitation de l’histoire juive ne nie pas les tensions du passé, ni les fractures régionales actuelles. Mais elle cherche à construire un récit national inclusif, où la loyauté à l’État ne se confond pas avec l’uniformité religieuse. Ce pari est encore fragile, et son succès dépendra de la capacité des sociétés civiles à s’emparer de ces récits pluriels sans les instrumentaliser.
En redonnant visibilité à cette mémoire, le royaume de Bahreïn rappelle que le monde arabe n’a jamais été un bloc homogène. Qu’il fut traversé de voix multiples, parfois discordantes, mais souvent pacifiques. Et que le respect de la diversité n’est pas un luxe importé, mais une réalité endogène, que l’histoire avait simplement mise entre parenthèses.
À l’heure où les fractures s’approfondissent dans la région, et où le vivre-ensemble semble parfois relégué aux incantations diplomatiques, l’histoire oubliée puis retrouvée des Juifs de Bahreïn résonne comme une invitation : celle de penser la pluralité comme une richesse, et la mémoire comme un outil de diplomatie.



