“Les nichoirs deviennent des symboles de coopération silencieuse, et les chouettes, des ambassadrices involontaires d’une paix discrète.”
Dans les marges d’un Moyen-Orient souvent écartelé entre conflits, replis et méfiances, quelques projets modestes mais durables dessinent une autre géographie: celle de la coopération concrète, transfrontalière, au service du bien commun.
Ces expériences de terrain nous montrent que l’écologie peut devenir un langage commun, un outil de diplomatie douce et une matrice de solidarité régionale. Elles apportent des réponses concrètes là où les discours se heurtent aux murs de la défiance.
Parmi elles, deux initiatives se distinguent par leur ambition, leur portée et leur symbolisme : le projet de lutte biologique contre les rongeurs par les chouettes effraies, et l’Institut Arava pour les études environnementales. Là où les frontières sont érigées comme des remparts, ces deux initiatives montrent que l’environnement peut, au contraire, les transformer en passerelles.
Des chouettes contre les pesticides, et pour la paix
Le projet « Barn Owls Know No Boundaries » (« Les chouettes ne connaissent pas les frontières ») a été lancé en Israël dans les années 1980, avant de s’étendre à la Jordanie et aux territoires palestiniens. L’idée est simple, mais puissante : installer des nichoirs à chouettes effraies dans les zones agricoles afin de réguler naturellement les populations de rongeurs, réduisant ainsi la dépendance aux pesticides. Une seule chouette peut dévorer jusqu’à 6 000 rongeurs par an.
Mais le projet ne s’arrête pas à la lutte biologique. Il devient rapidement un espace de dialogue entre scientifiques, agriculteurs et étudiants venus de pays souvent en tension. Des coopérations s’organisent pour suivre les trajectoires migratoires, échanger des données, co-organiser des colloques. Les nichoirs deviennent des symboles de coopération silencieuse, et les chouettes, des ambassadrices involontaires d’une paix discrète.
Aujourd’hui, plus de 5 000 nichoirs sont en place en Israël, avec des extensions en Jordanie et en Cisjordanie. Le projet a été présenté au Vatican, salué lors de forums internationaux, et figure parmi les exemples les plus aboutis de ce qu’on appelle aujourd’hui la diplomatie scientifique. Il a même inspiré des projets similaires ailleurs dans le monde, prouvant que les modèles nés dans des contextes de conflit peuvent essaimer dans des zones paisibles.
Les effets concrets sont multiples : réduction des pesticides, meilleure santé des sols, implication des écoles et des municipalités dans le suivi des chouettes, valorisation d’une biodiversité locale oubliée. La chouette, nocturne, discrète, devient une sentinelle partagée d’un monde plus soutenable.
L’Arava Institute : la diplomatie par les études
Plus au sud, dans la vallée de l’Arava, près de la frontière jordanienne, se dresse le kibboutz Ketura, hôte d’un autre projet exemplaire : l’Arava Institute for Environmental Studies. Créé en 1996, cet institut accueille chaque année des étudiants israéliens, palestiniens, jordaniens, européens et nord-américains autour d’un programme d’études en environnement, agriculture durable, énergies renouvelables et gestion de l’eau. Les cours sont dispensés en anglais et incluent un module obligatoire de « leadership environnemental et construction de la paix ».
Au-delà de l’enseignement, l’Arava Institute pilote des projets de terrain, comme la gestion conjointe des eaux usées, la désalinisation solaire, ou encore la recherche sur la reforestation des zones arides. L’objectif est double : apporter des solutions concrètes aux enjeux environnementaux de la région, et créer un espace de confiance où les différents récits historiques peuvent se confronter dans le respect.
Parmi les projets phares, on peut citer l’initiative conjointe de surveillance de la nappe phréatique partagée entre Israël et la Jordanie, ou encore des ateliers mobiles dans les villages bédouins du Néguev pour sensibiliser aux techniques d’irrigation économes. L’institut s’illustre aussi dans le développement de partenariats avec des ONG palestiniennes autour de la réutilisation des eaux grises, dans des zones rurales mal desservies.
L’impact de l’Institut ne se mesure pas seulement en publications scientifiques ou en diplômes : il se lit dans les liens tissés, les projets conjoints lancés au retour, les discours nuancés qui émergent d’expériences partagées. En un mot, il forme des « passeurs » de paix. Certains anciens étudiants sont aujourd’hui à des postes de responsabilité dans des ministères, des mairies ou des ONG, et conservent des réflexes de dialogue et d’écoute qui tranchent avec le ton dominant.
“…Les jeunes générations sont prêtes à porter un autre projet régional, fondé sur la responsabilité partagée face aux défis climatiques. Alors que la gestion de l’eau, la sécurité alimentaire ou la transition énergétique imposent une coopération de fait, ces modèles préfigurent peut-être un nouvel ordre régional, non pas imposé par le haut, mais cultivé par le bas.”
La paix est un faire ensemble
Ces deux projets montrent que la coopération ne se décrète pas, mais se construit dans le concret : un nichoir installé à plusieurs, une rivière surveillée en commun, une eau traitée collectivement. Ils nous rappellent que le langage de la science et de l’écologie peut contourner les idéologies, les ressentiments et les méfiances. C’est une diplomatie de l’horizon long, patiente et ancrée dans les territoires.
Ils montrent aussi que les jeunes générations sont prêtes à porter un autre projet régional, fondé sur la responsabilité partagée face aux défis climatiques. Alors que la gestion de l’eau, la sécurité alimentaire ou la transition énergétique imposent une coopération de fait, ces modèles préfigurent peut-être un nouvel ordre régional, non pas imposé par le haut, mais cultivé par le bas.
La force de ces initiatives tient à leur capacité d’incarner une écologie politique de terrain. Elles permettent de réconcilier l’idée de nation avec celle de bassin de vie, de territoire partagé. Elles dégonflent les discours identitaires en les confrontant aux réalités concrètes : une nappe phréatique n’a pas de confession ; un oiseau migrateur ignore les lignes de cessez-le-feu.
Ces projets ne sont, certes, ni spectaculaires ni médiatiques. Ils ne changent pas l’ordre du monde en un jour. Mais ils sont robustes, réplicables, et surtout porteurs d’une éthique : celle de la coopération sans condition, du travail ensemble malgré les différences, et de la foi dans les solutions partagées. En un mot, une paix non pas proclamée, mais pratiquée.
Ils nous rappellent aussi qu’une autre approche du Moyen-Orient est possible. Non pas utopique, mais pragmatique, enracinée dans les besoins communs. Une paix qui commence par écouter, comprendre, apprendre ensemble, et construire des solutions au service de tous. C’est dans cette patience partagée que se tissent, peut-être, les véritables fondations d’un avenir commun.
Sources :
EcoPeace Middle East (ecopeaceme.org)
Arava Institute for Environmental Studies (arava.org)



